La vie, irrésistiblement, tel un fleuve ne cesse d’emporter les hommes. Hélas, y compris les plus illustres et valeureux d’entre eux. Même si ce n’est pas avec la même émotion planétaire qu’a provoqué la disparition de son ami et compagnon de lutte Nelson mondiale, Ahmed Kathrada a tiré sa révérence le 28 mars 2017 dernier Johannesburg à l’âge de 87 ans, des suites d’une opération. Il est parti comme il a vécu, dans la discrétion. En ces temps où les modèles se font rares, la vie de ce « combattant impétueux » comme le qualifiait l’icône de la lutte anti-apartheid Nelson Mandela dans son autobiographie un long chemin vers la liberté, peut servir d’aiguillon à nombre d’entre nous.

« Oncle Kathy » comme l’appelaient affectueusement les sud-africains est issu d’une famille d’immigrés musulmans indiens. Il est né le 21 août 1929 dans une petite ville de ce qui était alors la province du Transvaal occidental, à l’ouest de Johannesburg. Il a quitté l’école à 17 ans pour participer à la lutte contre les lois sur l’habitat séparé. Son activisme va le conduire à s’engager dans l’ANC. La présence de personnes issues d’autres races, comme Ahmed Kathrada, a permis à l’ANC, à terme, de s’affirmer comme l’organisation principale anti-apartheid et jouissant d’une large audience nationale et internationale. En effet, en prenant la tête de l’ANC, Mandela en a fait un mouvement non pas uniquement noir, mais multiracial, luttant pour les droits de tous les sud-africains.

Ahmed Kathrada a été arrêté en 1963 avec Nelson Mandela et une partie de l’état-major de l’ANC, dans leur QG clandestin de Johannesburg et inculpé de sabotage. Il fut condamné l’année suivante à la réclusion à perpétuité. Il a rejoint le célèbre pénitencier de Robben Island où il vécut avec Nelson Mandela dans la même cellule et n’en est sorti que vingt-six ans plus tard. En prison, il s’est illustré comme un véritable enseignant et stratège politique. Il s’est consacré à faire de la prison une sorte d’université pour tous les prisonniers. Car, il était convaincu que plus tard, à l’heure des négociations avec le pouvoir raciste blanc, il serait indispensable de disposer de ressources humaines de qualité. Lui-même durant sa vie carcérale a obtenu quatre diplômes universitaires. Comme le décrit Nelson Mandela, il avait une extraordinaire intelligence qui lui permettait une analyse et une projection, à nulle autre pareille.

D’ailleurs, à la fin des années 1980, quand le gouvernement blanc sud-africain engage des discussions avec l’ANC, par l’entremise de ses leaders en prison, Ahmed Kathrada va faire montre de ses qualités de visionnaire et fin négociateur. Pour rappel, ce sont ces négociations qui ont conduit au démantèlement de l’apartheid et aux élections libres de 1994 qui ont vu l’arrivée de l’ANC au pouvoir.

Ce qui frappait chez Ahmed Kathrada, malgré tout le courage, l’admiration et la légitimité historique dont il jouissait, c’est sa pudeur, son humilité et son humanité. C’était pourtant, un homme très déterminé dans l’âme et un révolutionnaire intrépide. Après sa mort, Derek Hanekom, un de ses compagnons d’armes et membre de sa Fondation a réagi en ces termes : ” le camarade Kathy était une bonne âme, humaine et humble. C’était un révolutionnaire déterminé qui a donné sa vie entière au combat pour la liberté dans notre pays”

Pourtant, il ne cherchait à en tirer quelque prestige ou gloriole qu’il soit. Quand il fallait parler de sa vie de combattant, voici ce qu’il disait de façon simple et laconique : « la liberté n’est pas tombée du ciel, nous avons combattu pour cette liberté, fait des sacrifices. » À la fin de l’apartheid, il a accompagné son ami « Madiba », en siégeant pour un seul mandat au parlement sud-africain et en étant son conseiller à la Présidence. Cela, alors que celui-ci, faisait lui aussi, son seul mandat à la tête de l’Afrique du sud entre 1994 et 1999.

Quand on observe la succession des « affaires » de corruption dans lesquelles sont trempés les hommes politiques dans son pays, en Afrique et en Europe, on peut dire qu’avec la mort d’Ahmed Katrhada, une étoile de la politique mondiale s’en est allée. Ahmed Kathrada, sa vie durant, nous a donné de comprendre et de vivre le vrai sens du combat politique : être au service exclusif de ses concitoyens.

D’ailleurs, ulcéré par les scandales successifs qui ne cessent de jeter le discrédit sur le pouvoir sud-africain, en 2016, il est pour une fois, sorti de sa réserve légendaire. En effet, il n’a pas hésité à prendre sa plume pour demander à Jacob Xuma, à travers une lettre rendue publique, de démissionner ; tout en ne manquant pas de dénoncer la corruption qui gangrène son parti, l’ANC.  Voilà pourquoi, les obsèques d’Ahmed Kathrada se sont transformées en meetings de défiance à l’actuel président sud-africain. D’ailleurs, celui-ci a préféré ne pas s’y rendre pour éviter de jeter l’huile sur le feu.

Depuis sa retraite politique en 1999, il dirigeait la fondation qui porte son nom pour lutter contre les inégalités et promouvoir les droits humains. C’est à travers cette Fondation qu’on apprit la mort du « camarade Kathy ». C’est elle aussi qui s’est chargée de ses obsèques selon la tradition musulmane.  Pendant qu’une personnalité sud-africaine tweetait : « le paradis va accueillir un autre ange ».

Aujourd’hui, avec la disparition presque totale des vétérans de la lutte anti-apartheid, la question est de savoir ce que feront les acteurs politiques sud-africains des acquis de cette lutte historique et héroïque. Ces trésors de vertus, faute d’usagers, iront-ils aussi se sédimenter dans les profondeurs de la mer de l’oubli ?

Ibn Sôliou