Le poète et dramaturge Zady Zahourou faisant référence à la trace historique des différents usages qu’un mot peut connaitre, parlait de « l’aventure du mot ». Pour traiter du même sujet, une célèbre émission littéraire sur Rfi s’intitule « la danse des mots ». Cette « danse » offre très souvent plusieurs figures, des plus gracieuses au plus acrobatiques. C’est le cas du mot couper en Côte d’Ivoire. En effet, sorti de son lit originel, « couper », dans le français familier ivoirien, veut dire, escroquer, arnaquer…
À titre illustratif, une des paroles de la fameuse chanson « premier gaou » du Groupe musical Magic système, par la bouche d’Antou son héroïne dit : attends je vais partir le couper o ! Comprenez : laissez-moi aller l’escroquer. Autre exemple, le couper décaler. C’est un genre musical né au début des années 2000, qui a enfanté le phénomène actuel des DJ et qui signifie : commettre un vol et s’enfuir ou arnaquer et se dissimuler. Dans cette dynamique est apparue le phénomène de cybercriminalité appelé localement « le broutage ». Faut-il le préciser, avant d’aborder le virage de sa dégénérescence actuelle, le « broutage » se bornait à « couper les blancs ».
Le mot couper prend une connotation un peu plus grave quand il s’agit de désigner des gangs armés appelés « les coupeurs de route ». Ce sont des groupes d’indélicats, armes au poing, qui essaiment sur les routes et dépouillent les voyageurs de leurs biens sur les routes ; allant jusqu’à provoquer souvent la mort des victimes.
En réalité, les Ivoiriens n’ont rien inventé. Ils n’ont fait qu’enfoncer une porte déjà ouverte par Molière, dans sa pièce de théâtre, l’Avare. En effet, on entend Harpagon l’avare, dans un monologue dire : Au voleur, au voleur, à l’assassin, au meurtrier. Justice, juste Ciel. Je suis perdu, je suis assassiné, on m’a coupé la gorge, on m’a dérobé mon argent. Qui peut-ce être ? Qu’est-il devenu ? Où est-il ? Où se cache-t-il ? Que ferai-je pour le trouver ? Où courir ? Où ne pas courir ? N’est-il point-là ? N’est-il point ici ? Qui est-ce ? Arrête. Rends-moi mon argent, coquin…
Malheureusement, dans sa trajectoire sur la piste de danse ivoirienne, le mot couper n’en finit pas d’investir tous les lieux de vie. Aujourd’hui, l’expression « les coupeurs de route » est loin de désigner seulement de redoutables délinquants qui ont fait le sale serment d’avoir pour profession, de troubler la quiétude des voyageurs en les délestant de leurs biens. Il sert à indiquer toute personne qui détourne pour sa seule jouissance, les avantages moraux, matériels et pécuniaires initialement destinés à des personnes bien indiquées.
Ce phénomène serait né dans l’entourage de hautes personnalités. Les « coupeurs de route » sont généralement des « chargés de mission » qui profitent de cette position privilégiée pour « couper la route » entre leur mandant et les destinataires. Le où le bât blesse, c’est quand cette attitude répréhensible et condamnable s’installe comme une culture au sein des organisations ou même de l’État. Car, elle contribue à enraciner la culture de la corruption. Point n’est besoin de rappeler que, selon plusieurs rapports des organisations internationales, celle-ci constitue un frein essentiel au développement des pays africains.
Dans nos familles et villages, on constate aussi la présence de « coupeurs de route ». Ce sont des personnes qui jouent des coudes pour être à la tête de l’organisation d’évènements sociaux (baptêmes, mariages, funérailles…) et qui n’hésitent pas à détourner pour eux, les fonds et biens matériels collectés en n’en déclarant qu’une partie à l’assemblée ou aux destinataires.
On imagine bien le degré de frustration des victimes des « coupeurs de route », lorsqu’elles apprennent plus tard, l’escroquerie dont elles ont été victimes. Un sentiment d’amertume qui peut se traduire de différentes façons voire violemment, si les « coupés » ont les moyens de se faire entendre. D’où la nécessité de trouver les voies et moyens d’endiguer cette culture détestable des « coupeurs de route ».
Le plus préoccupant, c’est que depuis 2011, la Côte d’Ivoire a enclenché la dynamique de son émergence en l’an 2020. Ce rêve nourri par le Chef de l’État est, à juste titre, à notre portée, pour peu que tout le monde se l’approprie. Cependant, les lectures faites çà et là obligent à reconnaitre que, si des mesures rigoureuses ne sont pas prises, cette dynamique risque d’être brisée par l’action néfaste des « coupeurs de route » de tous genres, qui pullulent à tous les niveaux. Ils agissent pour eux seuls, au détriment de la collectivité, et « coupent la gorge » à l’État. À terme, ne vont-ils pas étrangler l’État au point de le plonger dans une agonie ?
Ici revient une fois de plus, la question du civisme, du patriotisme et du sens élevé de la responsabilité du citoyen ; bref, de l’Ivoirien nouveau. Il est important de le savoir, quand on est « coupeur de route », on le fait contre soi-même. Car, tôt ou tard il faut s’attendre à recevoir en plein visage ce crachas qu’on a propulsé en l’air. Par ailleurs, concernant les affaires publiques, il est temps, que le marteau de la Justice se fasse entendre en s’abattant impitoyablement sur les « coupeurs de route ». Cela, pour que s’arrête tout net, la prolifération de ce ténia dans le ventre de l’État. Il n’y a qu’en mettant fin à l’impunité des « coupeurs de route » qu’on les empêchera de couper la route à l’émergence de la Côte d’Ivoire.

Ibn Sôliou