À l’ouverture du colloque d’Abidjan en 1970, Barthélémy Kotchy a défini le théâtre africain en ces termes :  « Nous avons, en effet, choisi de vous parler du théâtre nègre, cet art qui situe et définit le monde noir. […] c’est un univers d’images et l’image est signe et signification ; message et communion.[…] le théâtre est dans la société communautaire un moyen de sédimentation. Il informe, il forme. Il est source de culture et pédagogie de prise de conscience. […] Le théâtre est […] surtout notre journal télévisé. Il est dans ces pays du Tiers Monde où 80 % des habitants sont analphabètes, le moyen le plus propre à révéler à la génération présente, souvent profondément déracinée, cette Afrique d’hier si riche de science et de sagesse. […] En même temps qu’il nous plonge dans le passé, il nous met en contact direct avec la civilisation présente. Le théâtre négro-africain moderne est tour à tour politique, mœurs sociales, données économiques ».
Nous voilà conviés au charme ambigu du théâtre. La fascinante inspiration de l’auteur incarnée par des virtuoses habillées du désir forcené de liberté et de revanche sur la comédie de la vie se fait alors solidaire des hommes. Le théâtre est une mise en scène et pas n’importe laquelle. Il n’est pas qu’une mise en scène mais une mise en scène des réalités et notions audibles et compréhensibles à l’intelligence du public. Le coefficient de rationalité du théâtre tel que perçu par l’écrivain-biographe Stephens Akplogan est qu’il argumente l’incroyable, l’inaccessible pour le rendre plus proche de la société dont il épouse les joies et peines. C’est un sacerdoce. Il y a un sacrificateur, un agneau immolé et les communiants à cette économie de grâces. La société a grandi avec le théâtre qui a laissé des créances sur son âme. Ainsi résonne encore des talents et gloires du théâtre comme Tchicaya U. Tam’si Gérard–Félix. On ne peut oublier le Prix Nobel Wolé Soyinka qui n’a d’ailleurs jamais dissocié son engagement politique de son projet littéraire. Celui-ci comme le remarqua le jury du Prix Nobel «tend à façonner le drame de l’existence au sein d’une véritable harmonie poétique» le théâtre sera l’instrument privilégié de cette tentative pour «percer la croûte épaisse de l’habitude qui étouffe les âmes et leur tendre le miroir de la nudité originelle. Il est aussi pour l’écrivain le moyen de mettre en évidence par l’invention de formes qui lui soient propres, les traits fondamentaux de l’univers culturel africain ».
Aimé Césaire, Sony Labou Tansi, Krige Uys, Jean Pliya … ont été des oasis pour la conscience africaine de nombreuses générations intellectuelles. L’aube de 1990 a révélé au grand public des figures contemporaines qui ont puisé dans l’art du théâtre le génie pour ouvrir aux codes de la vie. Koulsy Lamko, Koffi Kwahulé, Caya Makhélé, Dieudonné Niangouna, Marcel Zang, Kouam Tawa, José Pliya, Kangni Alem, Gustave Akakpo, Kossi Efoui… perçus comme des écrivains de rupture.
Les avis sont partagés, et mitigés, sur le sort actuel du théâtre africain. Manque de salles de spectacles, de soutien, d’encadrement… et désintérêt du public, telle est la fiche clinique de notre septième art .
« Je regrette le fait que le ballet et le théâtre se meurent. » Ainsi s’exprimait Albert M’Fina dans ‘’Les Dépêches de Brazzaville ‘’du 25 août 2011. Ce professeur de philosophie, engagé à l’époque au service de l’éducation populaire et civile, est le créateur du Ballet national congolais en février 1971.
À l’époque, au-delà du divertissement qu’il est censé procurer, le théâtre faisait partie en Afrique des moyens de sensibilisation et d’éducation des populations. Autant sur des problématiques existentielles que sur des questions de développement ou celles d’intérêt national. Les états, on peut le dire, avaient mis en place un mécanisme de création et de gestion des troupes et des acteurs. Il en allait de l’image des pays et de la préservation des expressions culturelles…
S’inscrivant dans le même ordre d’idée des conclusions de la septième édition du Festival international pour la paix à l’orée de la journée mondiale du théâtre portant sur ‘’ la renaissance africaine ‘’ de juin 2013, nous pouvons soutenir que le théâtre en Afrique a perdu son lustre des années 60 et 70. Déserté par le public, embrouillé par une nouvelle armada de troupes et de comédiens amateurs au registre souvent fantaisiste, mais également noyé par l’univers cathodique ambiant et les nouvelles technologies qui s’évertuent à lui voler la vedette. Par ailleurs, l’attrait des techniques audiovisuelles ne devrait pas nuire, outre mesure, le théâtre, tant qu’il s’agit d’une scène de théâtre « filmé ». Il faudrait surtout éviter la confusion entre les acteurs des téléfilms populaires mis en boîte et vendus en CD et les comédiens du théâtre qui jouent dans les scènes d’art dramatique. Le vrai théâtre, comme un miroir social, est joué pour faire face aux mystères et conflits qui inquiètent les hommes. Il est ainsi un exutoire des passions, un éveilleur de conscience et, à la fois, un moyen de divertissement utile à la société…
La domestication du quatrième art contribue-t-elle à sa perte ? Le théâtre populaire peut-il survivre à l’amateurisme à outrance ? Le dramaturge, écrivain et critique littéraire sénégalais, Mbaye Gana Kébé, a indiqué que le déficit de formation des comédiens pourrait, en partie, expliquer la décadence du théâtre populaire. « Le théâtre populaire est devenu un art prostitué à partir du moment où tout le monde s’érige en comédien sans une formation initiale pour rendre à cet art ce qui lui appartient », a-t-il déploré. Il a cité en exemple, le secteur touristique où, pour satisfaire leur clientèle, des promoteurs touristiques recrutent des pitres plutôt que des comédiens professionnels. Dès lors, s’est-il insurgé : « l’art sur commande, l’amateurisme éhonté et le bricolage desservent le théâtre ».

Mory BAMBA de Karamoko