En ce début d’année 2017, la Côte d’Ivoire est sous une avalanche de revendications sociales. Le point d’ogre de celles-ci a été la mutinerie dans plusieurs casernes du pays, déclenchée depuis Bouaké, la capitale du centre du pays et fief dans l’ex rébellion. Cette symbolique historique, dont les traumatismes sont encore présents dans les esprits, a suffi à créer un émoi collectif national.
Dès ce soulèvement dans les casernes, en n’hésitant pas à « couper les têtes » des différents corps des forces de défense et de sécurité, le chef de l’État a clairement situé les responsabilités. Les confidences de responsables des mutins sur certaines radios étrangères confirment bien cette analyse. Cette situation préoccupante, aussi bien pour la sécurité que l’avenir du pays est bien ce que les communicateurs appellent une « crise ». Celle-ci appelle pour la solutionner une gestion de crise dont la face visible est la communication de crise.
Même s’il serait intéressant d’analyser la communication de crise du gouvernement durant ces événements, la présente réflexion se limitera au volet de la gestion de la crise avec les militaires.
Aux dires de l’interview d’un chef des mutins sur Radio France internationale (Rfi), face à l’insatisfaction de leurs revendications, « la coupe était pleine depuis longtemps et il était logique qu’elle déborde ». En conséquence, il y avait une rupture entre le sommet et la base. Les tirs incontrôlés pendant et après les négociations avec la délégation gouvernementale, illustrent à quel point la confiance avait été mise à mal dans la grande muette. Or, quand des hommes en armes n’ont plus confiance à leur hiérarchie, il est à craindre à juste titre des débordements.
Face à cette fragilité, à qui faire confiance ? C’est alors que sont montés au créneau, les responsables religieux de Bouaké ; à savoir l’imam Badjawari et monseigneur Ahouana. Cette médiation de ces religieux fut si salvatrice et déterminante pour le dénouement heureux connu, qu’elle mérite d’être soulignée à double-traits d’or.
Au-delà de sa nature anecdotique, cet épisode illustre bien, pour ceux qui en sont encore dubitatifs, le rôle essentiel de nos chefs religieux et coutumiers dans le maintien de la cohésion sociale et la paix dans nos pays africains. C’est pourquoi, il faut une fois de plus, saluer la constitutionnalisation de l’institution coutumière dans notre pays. Concernant le fait religieux, notre constitution a une conception « philo-cléricale » de la laïcité, proche du modèle anglo-saxon. Ce qui autorise que le religieux soit visible, dans une certaine mesure, dans l’espace public ivoirien. Les faits soulignés plus haut incitent à encourager l’État, à aider davantage le religieux à participer au maintien de la cohésion sociale et de la paix.
En effet, interrogé par Rfi, l’imam Badjawari justifie qu’il soit allé à la chaudière parce qu’ils (les religieux) voulaient éviter que Bouaké revive les « sales » années de la décennie 2000-2010, marquées par la crise militaro-politique qui a coupé la Côte d’Ivoire en deux. Forts de leur autorité morale et de leur réputation d’intégrité, ils ont pu être l’oreille attentive à laquelle les mutins ont eu confiance à s’adresser et, servir ainsi de médiateurs sûrs et précieux en ces heures chaudes pour le bien de la nation. Faut-il le dire haut et fort, ce sont les religieux qui ont permis de ramener le calme et de décrisper l’atmosphère alors délétère. Bref, là où le politique et le militaire ont échoué, les religieux ont brillamment réussi à ramener la paix. Quelles leçons tirées alors de la façon dont cette poussée de fièvre militaire a été contenue ?
Premièrement, on retient que, nos institutions républicaines, aussi belles qu’elles soient dans leur confection restent limitées dans leur action. Cela, si ceux qui sont en charge de leur gestion montrent des défaillances criardes.
Deuxièmement, à l’opposé de modèles politico-idéologiques iconoclastes qui relèguent le rôle des religieux et de la chefferie traditionnelle aux calendes grecques, il est capital pour les États africains de leur accorder un espace d’existence et de vitalité. Car, ils constituent de véritables recours ultimes pour le maintien de la cohésion sociale et de la paix.
Troisièmement, pour leur part, nos chefs religieux et coutumiers doivent prendre conscience de leur place importante dans les sociétés africaines. Aussi, se doivent-ils d’œuvrer sans cesse à se construire et embellir une toge morale attrayante, afin de jouer pleinement ce rôle de garant moral et de recours ultime qu’on attend d’eux. Car, si les mutins ont pu être contenus, c’est en grande partie parce qu’ils avaient pour les chefs religieux qui sont venus à eux, un profond respect. En ceux-ci, ils reconnaissaient des pères pour qui ils devaient respect et obéissance. Or, cette réalité ne se décrète pas, elle se mérite !

Ibn Sôliou