La France et l’Allemagne sont, depuis les années 1950, à la base de grandes avancées dans la construction européenne. Les deux plus puissantes économies du Vieux Continent ont ainsi largement contribué à la mise en place du marché commun. Mais ce rôle de locomotive, pourtant quasiment institutionnalisé par le Traité de l’Elysée de 1963, est très dépendant de l’évolution des relations entre la France et l’Allemagne. Il est aussi remis en cause par d’autres Etats membres qui, se sentant marginalisés dans la gouvernance européenne, dénoncent parfois un leadership sans concertation avec eux.

Les relations franco-allemandes sont caractérisées par une densité d’échanges et par un réseau institutionnel de coopération gouvernementale qui est unique au monde.

Cette coopération est sous-tendue par une norme de consultation et de recherche du consensus sur les questions internationales importantes, surtout dans le domaine de la politique européenne.

Cette base solide sur le plan institutionnel comme sur celui des normes de leur coopération et la détermination des deux pays à surmonter leurs conflits séculaires en insérant leur relation bilatérale dans un cadre européen leur ont permis de devenir la pierre angulaire de la construction européenne et de remplir une double fonction au sein de celle-ci : celle d’initier des projets d’approfondissement de l’intégration ou d’extension de ses domaines d’action, et celle de trouver au niveau bilatéral des formules de compromis acceptables par l’ensemble des pays membres. Certes, ce rôle « moteur » dans la construction européenne a parfois relevé du mythe, mais il s’est toujours agi, par le passé, d’un « mythe fonctionnel », aussi bien au niveau bilatéral que pour l’Union européenne (UE) dans son ensemble.

Cette logique a constitué la quintessence de maintes communications notamment celle émanant de l’Association des Anciens Élèves et Diplômés de l’Ecole Polytechnique de France qui dans le magazine n° 531 de la Revue Mensuelle ‘’ La jaune et la rouge ‘’ publié en janvier 1998 est sans équivoque.

Il est intéressant de constater qu’entre 1990 et 1991, Paris et Bonn ont pris une série d’initiatives visant à fonder une Union politique parallèlement à la création d’une Union économique et Monétaire ainsi qu’à la mise en place d’une politique étrangère et de sécurité commune (PESC). Il s’agissait d’une part de redonner une dynamique au processus d’intégration européenne, d’autre part il était devenu urgent de remettre le moteur franco-allemand en marche après les irritations provoquées par la chute du mur de Berlin.

Ces initiatives bilatérales ont abouti, lors du sommet de Maastricht en décembre 1991, au nouveau Traité de l’Union Européenne qui fixe les étapes du calendrier de l’UEM et réaffirme l’objectif d’une Union politique.

On a pu assister à une approche bilatérale analogue lors de la préparation de la Conférence intergouvernementale visant à l’adaptation du traité de Maastricht. Autant les positions étaient très éloignées l’une de l’autre au départ – les Allemands privilégiant l’extension du vote à la majorité dans le deuxième pilier (PESC) et une plus grande participation du Parlement européen, les Français souhaitant créer un poste de secrétaire général de la PESC et réformer la Commission européenne -, autant elles se sont incontestablement rapprochées au cours des négociations et ont donné lieu à des propositions substantielles communes. Néanmoins, les modifications institutionnelles relativement modestes, obtenues au dernier sommet européen d’Amsterdam en juin 1997, montrent que Paris et Bonn n’ont pas réussi à fixer clairement les priorités et qu’ils n’ont pas véritablement joué le rôle de moteur au sein de l’Union européenne.

On peut s’interroger sur les raisons de cette difficulté et remarquer tout d’abord que dans une Europe élargie, il est dorénavant plus difficile de trouver des compromis à quinze. Parallèlement, l’exclusivité du couple franco-allemand est mise à l’épreuve par d’autres alliances possibles, la France comme l’Allemagne ayant toutes deux, à plusieurs reprises, tenté un rapprochement unilatéral auprès de la Grande-Bretagne.

Dès lors, le couple franco-allemand a-t-il renforcé la gouvernance européenne ou l’a-t-il affaiblie en imposant ses conceptions à ses partenaires ?

La réponse à cette énigme transparait dans une réflexion profonde de Joachin SCHILD, Chercheur au sein du groupe de recherche sur l’intégration européenne à la Stiftung Wissenschaft und Politik (SWP), Berlin portant sur la problématique : les relations franco-allemandes dans une Europe élargie : la fin d’une époque ? Laquelle contribution a été publié dans la Revue internationale et stratégique 2002/4 (n° 48) par l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques.

Pour l’éminence grise, l’ancien Ministre des Affaires Européennes de la France, Pierre MOSCOVICI, soutenait :

 « Qu’il apparaît clair, à l’échelle européenne, que les élargissements successifs ne feront que diminuer le poids relatif de l’ensemble franco-allemand au sein de l’Union et, en conséquence, la capacité naturelle des deux pays à créer, par le seul rapprochement de leurs positions, de la convergence au sein de l’ensemble de la construction européenne ».

En effet, l’évolution des relations bilatérales entre la France et l’Allemagne depuis la fin de la guerre froide a pu donner l’impression qu’un changement profond était intervenu.

C’est surtout leur capacité conjointe à donner des impulsions à la construction européenne qui peut être mise en cause aujourd’hui. Dans la presse des deux pays, le pessimisme domine les commentaires depuis le sommet européen de Nice, clôturé le 11 décembre 2000. De part et d’autre, d’anciens dirigeants politiques ont estimé nécessaire de manifester leur inquiétude et de lancer des signaux d’alarme. Ce qui paraît nouveau tient à ce que les responsables politiques des deux pays cherchent de moins en moins à « embellir » l’état des relations franco-allemandes. Bien au contraire, des jugements plutôt détachés semblaient déjà à l’ordre du jour en 1998, lorsque le Ministre des Affaires étrangères français, Hubert VEDRINE, déclarait : « Avec l’Allemagne, les relations personnelles sont bonnes, mais la situation, et donc la relation, ne sont plus tout à fait les mêmes qu’auparavant. Sans que personne ne l’ait voulu, les intérêts français et allemands ont souvent été différents dans cette période. L’Allemagne réunifiée défend ses positions sans complexe. Je ne dis pas que l’Allemagne soit devenue moins européenne, mais elle l’est comme l’est la France : elle n’en rajoute plus. […] À l’évidence, la relation franco-allemande appelle une relance sur la forme, les méthodes et surtout les objectifs, quelle que soit l’issue des élections. »

Quatre ans après cette observation, le président français Jacques CHIRAC a également éprouvé le besoin de plaider en faveur d’une relance franco-allemande, en se prononçant pour un « nouveau pacte fondateur »  en mars 2002, une idée d’ailleurs reprise par le candidat chrétien-social à la chancellerie fédérale, Edmund STOIBER  dans une interview accordé la même année à nos confrères du Figaro.

Le débat qui s’amorce sur la réduction de la contribution allemande au budget européen, qui jusque-là était perçue comme le prix à payer pour la réintégration de l’Allemagne dans la Communauté européenne, montre que celle-ci n’est plus demandeur et que d’une certaine manière un tabou est levé. Il est clair que le gouvernement allemand cherche davantage à imposer ses intérêts, tout en restant tout à fait conscient qu’il a plus de poids en agissant au sein de l’UE qu’en agissant seul.

Cette stratégie ne correspond ni à un moindre besoin pour Bonn de souder sa puissance dans le processus européen, ni au désir d’apparaître comme l’interlocuteur privilégié des États-Unis et de la Russie en Europe, mais davantage à la nécessité de rompre avec la ” diplomatie du chéquier ” et la traditionnelle ” retenue ” allemande en matière de politique étrangère. Si Bonn affiche une volonté de défendre ses propres intérêts sur la scène européenne, voire sur la scène internationale (siège permanent au Conseil des Nations unies), elle hésite cependant à prendre plus de responsabilités, ce qui lui ferait quitter une situation jusque-là confortable.

Autant ce rôle lui est reconnu par les autres membres de la Communauté dans la mesure où celui-ci s’exerce d’une manière prévisible et mesurée, autant il est difficilement accepté par les Allemands eux-mêmes comme le montre la controverse germano-allemande sur la définition des intérêts nationaux. Néanmoins, on constate un consensus nouveau dans l’opinion publique et les partis politiques allemands, y compris chez les sociaux-démocrates et les Verts, sur la participation de la Bundeswehr à des missions de maintien de la paix.

Bref, un nouveau rapport de forces s’est établi au sein du tandem franco-allemand depuis 1989. Mieux vaut en avoir conscience que de considérer que la relation franco-allemande  relation privilégiée ne l’oublions pas est un acquis qui se développe et s’approfondit naturellement. Il n’existe pas d’harmonie préétablie entre ces deux pays, mais la volonté de mettre de côté leurs divergences pour franchir les obstacles bilatéraux ou communautaires.

Mory BAMBA de Karamoko